LETTRE OUVERTE À MONSIEUR PAUL POUDADE, AMBASSADEUR DE DE FRANCE À ANKARA

(Publié le 16 janvier 2005)

Monsieur l’Ambassadeur,

J’ai l’honneur de vous informer que, accompagné de mon épouse, j’ai eu le plaisir de participer à la réception donnée le 8 Décembre 2004 au Palais de France à l’occasion de la remise de votre lettre de créance au Président de la République de Turquie.

Toutefois, n’ayant pas eu l’honneur de vous être présenté personnellement, je n’ai pas pu vous présenter mes souhaits de succès.

Si j’avais pu avoir l’occasion de vous adresser la parole, je vous aurais dit que la partie la plus difficile de votre mission serait le “problème arménien”.

Bien que la France ait reconnu, dans son Parlement, le “génocide arménien” et voté une loi par laquelle elle interdisait de manière antidémocratique et contraire à la liberté universelle de parole – en effet, affirmer qu’un tel génocide n’a pas eu lieu est passible de sanction – ; j’attribue tout cela à une ignorance profonde où s’est enfoncée la France à propos du problème arménien.

Monsieur l’Ambassadeur,

Vous est-il jamais arrivé de vous demander sur la présence d’une communauté arménienne aussi importante dans votre pays ? D’après mes humbles connaissances, les Arméniens ne sont pas originaires de France, celle-ci n’a pas de frontières communes avec l’Arménie, la France n’a pas importé de la main-d’oeuvre d’Arménie. Comment expliquer alors la présence de tant d’Arméniens en France ?

Je ne crois pas que vous en connaissiez la réponse pas plus que votre président de la République J. Chirac, ni votre ministre des affaires étrangères, Michel Barnier, qui fait de la “reconnaissance du génocide arménien” l’une des conditions de l’adhésion de la Turquie à l’UE. La France, s’appuyant sur l’armistice de Moudros et l’accord Sykes-Picot, conclu en 1916 entre la France et la Grande-Bretagne, a occupé, à compter du 1er Novembre 1918, la Cilicie et une partie de l’Anatolie du sud-est.

Lorsque la Grande-Bretagne s’est retirée de la partie, la France, consciente de l’impossibilité de contrôler seule les régions occupées, s’est entendue avec les Arméniens, tout en les alléchant par la promesse de la création d’un Etat arménien ; ils ont commencé par la création de bataillons formés de volontaires arméniens, ensuite une légion arménienne fut attachée à la Légion Etrangère sur l’arrivée de quelque 200 000 Arméniens des Etats-Unis, d’Egypte, de Syrie et même de France.

Ces légionnaires portaient des uniformes aux couleurs françaises et étaient munis d’armes de fabrication française. Cette légion a perpétré des massacres innommables jusqu’à 1921 sous l’uniforme français et avec des armes françaises. D’autre part, les Français ont ramené quelque 50 000 Arméniens en France au moment où ils évacuaient la région occupée après la signature en date du 20 Octobre 1921 du traité “Ankara” conclu entre la France et le Gouvernement de la Grande Assemblée Nationale de Turquie. L’émigration arménienne vers la France s’est poursuivie encore au cours des années suivantes.

Monsieur l’Ambassadeur,

Je pense que si l’opinion publique française, les politiciens français, le ministre français des Affaires étrangères et le Président de la République accusent la Turquie, c’est parce qu’ils ne connaissent pas les réalités historiques. S’ils les connaissent et continuent de se comporter comme ils le font depuis des années, alors nous nous trouvons devant une tragédie éthique très grave. Si vous désirez vraiment accomplir une mission juste et performante, vous devriez absolument lire le premier volume des “Archives des Affaires Etrangères de France, Levant, Arménie 1918-1919”. Drôle de situation : c’est la France qui a (ou qui devrait avoir) la mauvaise conscience mais elle voudrait que ce soit la Turquie qui l’expie !

Özdemir INCE

Editorialiste au quotidien Hürriyet ;
Poète et écrivain ;
Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres (France) ;
Membre de l’Académie Mallarmé (France) ;
Membre de l’Académie européenne de poésie (Luxembourg).

Note : lettre reçue par notre rédaction et publiée avec l’aimable autorisation de M. Ince.